Nous continuons notre chemin autour de l'estime de soi. Cette semaine, j'aimerais nous arrêter sur l'un de ses piliers : la confiance en soi.
La confiance en soi se nourrit notamment de l'expérience de ce que nous sommes capables de faire.
Mais alors, comment une mère mesure-t-elle sa « réussite » ?
Car nous n'avons pas de diplôme de bonne mère. Pas de promotion. Pas de chiffre d'affaires. Pas de médaille remise au bout de vingt ans d'ancienneté.
Alors, sans vraiment nous en rendre compte, nous pouvons être tentées de regarder ailleurs.
Du côté de nos enfants.
Et de prendre leur réussite comme bulletin de notes de notre propre compétence parentale.
Quand leur réussite devient un peu la nôtre
Soyons honnêtes.
Nous sommes heureuses lorsque nos enfants réussissent.
Lorsqu'ils ont de bonnes notes. Lorsqu'ils obtiennent leur bac avec mention. Lorsqu'ils entrent dans une bonne école. Lorsqu'ils font des études reconnues. Lorsqu'ils trouvent un métier qui leur assure une bonne situation.
Et nous en sommes fières.
Rien de très anormal à cela.
Mais parfois, quelque chose se glisse discrètement derrière cette fierté :
leur réussite vient confirmer que nous avons bien fait notre travail de parents.
Mon enfant réussit : j'ai su lui donner les bonnes bases.
Il travaille : je lui ai transmis le goût de l'effort.
Il est poli, équilibré, entouré d'amis : nous l'avons bien élevé.
Il partage nos valeurs, notre manière de voir le monde : nous lui avons transmis l'essentiel.
Mais alors, que devons-nous penser lorsque ce n'est pas le cas ?
Quand un enfant est en difficulté à l'école ?
Quand il choisit une voie professionnelle plutôt qu'une voie générale ?
Quand il devient artisan plutôt qu'ingénieur ?
Quand il gagne peu sa vie ?
Quand il choisit un chemin très différent de celui que son milieu semblait lui avoir tracé ?
Qu'est-ce que cela dit de lui ? Et surtout, qu'est-ce que nous décidons que cela dit de nous ?
Est-ce que j'aurais dû les pousser davantage ?
Cette question, je me la suis réellement posée.
Je viens d'un milieu social plutôt bourgeois. Autour de moi, beaucoup d'enfants de mes amis ont eu d'excellents résultats scolaires, des bacs avec de très bonnes mentions, puis ont fait des études d'ingénieur, de commerce, de médecine, de droit…
Chez nous, cela ne s'est pas tout à fait passé comme cela.
Et je me suis parfois demandé :
Est-ce que j'aurais dû être plus ferme sur les devoirs ?
Les pousser davantage ?
Les « tirer vers le haut », comme on dit ?
Peut-être.
Je n'ai pas la réponse absolue.
J'aurais sans doute pu exiger davantage à certains moments. Insister davantage pour qu'un devoir soit terminé, qu'une leçon soit mieux apprise, qu'un résultat soit à la hauteur de leurs capacités.
Mais je sais aussi qu'à certains moments, j'ai fait un choix.
J'ai choisi de préserver le lien.
Pas de renoncer à toute exigence.
Pas de considérer que les résultats scolaires n'avaient aucune importance.
Mais de ne pas faire de chaque note, de chaque devoir, de chaque bulletin, un enjeu tel que toute la relation familiale finisse par tourner autour de l'école.
J'ai choisi de continuer à les accompagner et à les aimer sans faire dépendre mon regard sur eux de leurs résultats scolaires, tout en maintenant les exigences qui me semblaient nécessaires.
Est-ce qu'avec davantage de pression, ils auraient eu de meilleures notes ? Une meilleure mention au bac ? Peut-être.
Est-ce que cela aurait changé leurs études, leur métier, leur vie ?
Je n'en sais rien.
Mes enfants ont ensuite choisi des chemins qui leur ressemblent. Ils sont plutôt artistes, créatifs ; certains se sont tournés vers l'artisanat. Ils ont fait des études, parfois longues, mais leurs parcours professionnels sont différents de ceux de beaucoup des enfants de mon entourage.
Et finalement, la question est peut-être moins de savoir si j'aurais pu les conduire vers une réussite plus conforme aux critères de mon milieu que de savoir quel aurait été le prix à payer pour eux, et pour notre relation.
Je préférais les voir chercher leur chemin, éventuellement en changer, plutôt que réussir brillamment dans une voie qui les aurait peut-être rendus malheureux.
Était-ce toujours le bon choix ?
Je le crois, je l'espère.
Mais être parent, c'est aussi accepter que nous n'aurons jamais la démonstration scientifique que nous avons toujours pris les bonnes décisions. Ni, d'ailleurs, que nous avons pris les mauvaises.
Une mère « suffisamment bonne » ne produit pas un enfant « réussi »
Le pédiatre et psychanalyste Donald Winnicott a proposé cette expression que j'aime beaucoup : celle de la mère « suffisamment bonne ».
Pas parfaite.
Suffisamment bonne.
Et ce « suffisamment » me semble essentiel.
Car notre enfant n'est pas le résultat de notre travail.
Nous pouvons créer des conditions. Transmettre. Encourager. Poser des limites. Donner des repères. Aimer. Être présents.
Nous avons une véritable responsabilité dans leur éducation. Mais nous ne fabriquons pas un adulte dont nous pourrions ensuite contrôler le résultat.
Notre enfant possède son tempérament, ses capacités, ses fragilités, ses rencontres, ses désirs, ses choix.
Et sa liberté.
Être une mère suffisamment bonne ne garantit donc absolument pas d'avoir un enfant qui « réussit » selon les critères de notre famille, de notre milieu ou de notre société.
Et inversement, avoir un enfant brillant ne constitue pas un certificat de bonne parentalité.
C'est peut-être cela qui est difficile à accepter.
Alors, sur quoi construire notre confiance de mère ?
Si la confiance en soi se nourrit de nos expériences et de ce que nous nous découvrons capables de faire, nous avons besoin, comme mères, de regarder nos propres actes plutôt que leurs résultats chez nos enfants.
Ai-je été là quand il en avait besoin ?
Ai-je su poser certaines limites, même imparfaitement ?
Ai-je su reconnaître mes erreurs ?
Ai-je demandé pardon parfois ?
Ai-je réussi à faire confiance quand j'aurais tellement voulu contrôler ?
Ai-je continué à aimer quand je ne comprenais plus très bien ?
Voilà des choses qui m'appartiennent.
Le diplôme obtenu par mon enfant, son salaire à trente ans, son choix de métier ou même certaines de ses décisions d'adulte ne m'appartiennent pas.
Parce que si j'ai besoin que mon enfant réussisse pour me sentir compétente, son échec devient aussi le mien.
Et il risque alors de devoir réussir non seulement pour lui…
mais aussi pour me rassurer, moi.
Revenir à ce qui m'appartient
C'est là qu'un tout petit détour par Vittoz peut être précieux.
Lorsque le parcours de votre enfant vous inquiète — ses notes, son orientation, son travail, ses choix — avant de réfléchir, revenez quelques secondes à ce que vous percevez.
Les pieds posés au sol.
Un bruit autour de vous.
Votre respiration.
Puis posez-vous cette question :
« Qu'est-ce qui m'appartient, là-dedans ? »
Mon inquiétude ?
Ma peur qu'il souffre ?
Mon désir qu'il soit à l'abri financièrement ?
La peur du regard des autres ?
Un regret sur ce que j'ai fait ou pas fait ?
Et puis :
« Qu'est-ce qui lui appartient — et lui appartiendra de plus en plus à mesure qu'il grandit ? »
Ses goûts.
Ses capacités.
Son rythme.
Ses aspirations.
Ses choix, progressivement.
Et finalement, sa vie d'adulte.
Accueillir ce qui se passe en moi. Discerner ce qui m'appartient et ce qui lui appartient.
Et ensuite seulement, éventuellement, agir.
Encourager. Conseiller. Dire mon inquiétude. Proposer de l'aide. Poser les limites qui relèvent encore de ma responsabilité de parent.
Ou parfois, accepter de ne rien faire.
Nos enfants ne sont pas nos bulletins de notes
Bien sûr que je suis fière de mes enfants.
Mais j'essaie de ne pas mesurer cette fierté à la longueur de leurs études, à leur métier ou à ce qu'ils gagnent.
Je suis fière aussi de les voir devenir les adultes qu'ils choisissent peu à peu d'être, construire leur chemin, faire leurs choix et en prendre la responsabilité.
Et cela suppose d'accepter quelque chose de difficile pour nous, parents :
ils ne sont pas là pour valider notre éducation.
Leur diplôme ne prouve pas que nous avons été de bons parents.
Leurs difficultés ne prouvent pas que nous avons échoué.
Leurs choix ne sont pas nécessairement ceux que nous aurions faits.
Et peut-être que notre confiance de parents se construit aussi là :
non pas dans la certitude d'avoir produit un résultat,
mais dans celle d'avoir essayé d'accompagner une personne.
Avec ce que nous avons su lui transmettre, les limites que nous avons posées, les erreurs que nous avons faites aussi… et cette liberté qui, peu à peu, devient la sienne.
Et je laisserai le dernier mot à Khalil Gibran :
« Vos enfants ne sont pas vos enfants.
Ils sont les fils et les filles de l’appel de la Vie à elle-même.
Ils viennent à travers vous mais non de vous.
Et bien qu’ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas. »
Khalil Gibran, Le Prophète, « Les Enfants »
