La semaine dernière, nous avons laissé tomber la mère parfaite.
Enfin… nous avons essayé !

J'aimerais aller un peu plus loin.
Car il existe un piège jusque dans notre manière de parler d'estime de soi : on nous encourage à regarder nos qualités, nos réussites, tout ce que nous faisons bien.
C'est utile.

Mais si je ne peux m'aimer que lorsque je suis patiente, efficace, disponible et organisée, je ne m'aime finalement que sous conditions.
Et si l'amour de soi commençait précisément par reconnaître que notre valeur ne dépend pas de toutes ces conditions ?

S'aimer, pourquoi ?

Pour moi qui suis chrétienne, une phrase de l'Évangile résonne particulièrement : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. »

On insiste beaucoup — et à juste titre — sur l'amour du prochain. Mais il y a aussi ce « comme toi-même ».
Il ne s'agit pas de s'admirer ou de se trouver formidable. Il s'agit, beaucoup plus simplement, de se reconnaître, soi aussi, comme une personne digne d'amour.

Et même sans partager ma foi, il me semble qu'il y a là quelque chose de profondément humain : comment accueillir les fragilités des autres si nous sommes impitoyables avec les nôtres ?

Et si nous arrêtions de nous considérer comme un chantier permanent ?

Mieux manger. Mieux dormir. Mieux communiquer. Être plus patiente. Savoir dire non. Poser ses limites. Gérer ses émotions. Prendre du temps pour soi…
Nous sommes sans cesse invitées à nous améliorer.

Et finalement, même s'accepter telle que l'on est peut devenir une nouvelle injonction :
« Il faudrait vraiment que j'apprenne à m'accepter ! »
Encore quelque chose à réussir.

Bien sûr que nous pouvons avoir envie de changer certains de nos comportements. Je peux vouloir apprendre à moins crier, à mieux poser mes limites ou à ne plus me laisser envahir par certaines inquiétudes.

Mais peut-être sautons-nous trop vite une étape essentielle :
Accueillir avant de vouloir corriger.

Il y a une différence entre :
« Cette réaction me fait souffrir et peut faire souffrir les autres. J'aimerais comprendre ce qui se passe et peut-être apprendre à réagir autrement. »
et :
« Pourquoi suis-je encore comme ça ? Il faut vraiment que je change. »

Dans la première phrase, je m'intéresse à moi… et aux autres.
Dans la seconde, je me corrige déjà avant même de m'être écoutée.

« Oui. Cela aussi est présent en moi. »

Vous êtes peut-être celle qui s'inquiète très vite quand son adolescent ne répond pas.
Celle qui a besoin de silence et qui, certains soirs, ne supporte plus qu'on lui parle.
Celle qui est blessée par une remarque que quelqu'un d'autre aurait oubliée cinq minutes plus tard.
Celle qui pleure facilement.
Je connais bien celle-là.

Lorsque mes enfants étaient plus jeunes, il leur arrivait de me dire :
« Ah bah voilà, ça y est, elle pleure encore ! Elle veut nous attendrir. »
Ce n'était pas cela.

J'étais sensible. Parfois très fatiguée. Et lorsque c'était trop lourd, je pleurais.
Les larmes arrivaient. Elles arrivent encore parfois. Et j'ai besoin de les laisser venir.

Mais accueillir ma sensibilité ne signifiait pas demander à mes enfants de la porter.
J'ai appris à aller pleurer seule dans ma chambre. Non pas parce que mes larmes étaient honteuses, mais parce que je ne voulais pas que mes enfants aient le sentiment d'être pris en otage par mon émotion ou responsables de mon apaisement.

Et bien sûr que j'ai aussi travaillé sur cette sensibilité.
Parce qu'être sensible me convient. Cela fait partie de moi.

Mais pleurer me fatigue. Et parfois, j'ai besoin de tourner mon attention vers ce qui me ressource, ce qui me fait du bien, ce qui me remet en mouvement.

Seulement, j'ai appris quelque chose d'important : avant de chercher ce que je vais faire pour aller mieux, j'ai besoin de reconnaître ce qui se passe en moi. De lui laisser une place. De l'accueillir.
Ensuite seulement, je peux discerner ce que j'en fais.

Toutes nos fragilités n'ont pas besoin de devenir des forces

On entend parfois qu'il faudrait « transformer ses faiblesses en forces ».
Pourquoi pas.

La femme très sensible est peut-être aussi celle qui perçoit immédiatement que son enfant ne va pas bien. Celle qui doute sait peut-être mieux se remettre en question.

Mais je me méfie un peu de cette idée.
Pourquoi faudrait-il que chacune de nos fragilités devienne une force pour avoir le droit d'exister ?
Certaines nous compliquent simplement la vie.

Je peux être très sensible et trouver épuisant de pleurer.
Je peux être attentive à mes enfants et reconnaître que mon inquiétude prend parfois trop de place.

Il n'est pas nécessaire de transformer immédiatement la deuxième partie de ces phrases en quelque chose de positif.
Je peux simplement reconnaître qu'elle est là, sans pour autant la laisser me définir tout entière.

Et l'accueillir ne signifie ni s'y enfermer, ni se victimiser, ni dire aux autres : « Je suis comme ça, débrouillez-vous avec moi. »

C'est parce que je peux reconnaître ce qui est là que je peux ensuite discerner librement : est-ce quelque chose que je peux simplement accepter ? Est-ce que j'ai envie — ou besoin — de changer quelque chose ? Est-ce que j'ai besoin d'aide ?

Accueillir ce qui est là ne signifie donc pas décider que tout doit rester ainsi. Cela permet simplement de regarder les choses avec davantage de justesse avant de décider ce qu'il convient d'en faire.

Deux minutes de Vittoz : d'abord accueillir

Un soir, vous sentez que vous êtes à bout.
L'agacement monte. Ou les larmes. Ou l'inquiétude.
Et immédiatement, la tête démarre :
« Pourquoi est-ce que je réagis comme ça ? »
« Il faut que je me calme. »

Cette fois, essayez autre chose.

Pendant quelques secondes, ne cherchez rien à comprendre et rien à résoudre.

Revenez simplement à ce que vous sentez : les épaules tendues, la gorge serrée, le ventre noué, les yeux qui piquent…
Recevez ces sensations sans chercher à les faire disparaître.
Elles sont là.
Vous êtes là.

Pour une fois, vous ne vous traitez pas comme un problème à résoudre. Vous vous accueillez.

Ensuite, peut-être chercherez-vous à comprendre. Peut-être aurez-vous besoin de pleurer, de sortir prendre l'air, de demander de l'aide ou de tourner volontairement votre attention vers quelque chose qui vous fait du bien.

Mais cela viendra après. D'abord accueillir ce qui est là. Ensuite discerner ce que vous souhaitez — ou devez — en faire.

S'aimer entière

S'aimer ne signifie pas se trouver merveilleuse. Cela ne signifie pas davantage renoncer à changer.

Cela signifie que je n'ai pas besoin d'attendre d'avoir changé pour me reconnaître digne d'amour.

Je peux travailler sur ce qui me fait souffrir sans considérer pour autant que je suis mauvaise.
Je peux reconnaître qu'une réaction ou un comportement n'est pas bon pour moi ou pour les autres, sans me réduire à cette réaction ou à ce comportement.
Je peux apprendre à vivre différemment avec ma sensibilité sans chercher à devenir insensible.
Je peux évoluer sans chercher à devenir une autre.

Je ne me bats donc pas contre le changement. Je me bats contre l'idée que le changement serait une condition préalable pour avoir le droit de s'aimer.

Car l'amour de soi n'est pas l'amour de l'image de soi que l'on voudrait atteindre.
C'est l'accueil de la personne entière.

Celle qui tient et celle qui parfois n'en peut plus.
Celle qui sait faire et celle qui a besoin d'aide.
Celle qui a encore à grandir, à apprendre, parfois à changer…
et celle que nous sommes déjà.

Alors cette semaine, avant de vous demander :
« Qu'est-ce que je dois changer ? »
Essayez peut-être une autre question :

Accueillir.
Puis discerner.
Et décider de ce qu'il convient de faire.
Agir… ou pas maintenant. Pas seule, peut-être.