À l’approche de la journée nationale de lutte contre le harcèlement scolaire, le mot « harcèlement » va beaucoup circuler.
Et c’est une bonne chose : nous sommes aujourd’hui beaucoup plus attentifs à ce que peuvent vivre nos enfants à l’école.
Mais cette vigilance peut aussi nous inquiéter très vite.
Votre fille rentre en disant : « Léa m’a dit : “T’es plus ma copine !” »
Votre fils a été exclu d’un jeu dans la cour. Ou bien un camarade s’est moqué de ses chaussures. Un seul, une fois.
C’est désagréable. Cela peut faire souffrir. Cela mérite que nous écoutions ce qui s’est passé.
Mais ce n’est pas nécessairement du harcèlement.
Tout conflit entre enfants n’est pas du harcèlement
Les enfants se disputent. Ils se fâchent. Ils se réconcilient. Ils peuvent être maladroits, injustes, parfois franchement méchants les uns avec les autres.
Un « t’es plus mon copain » lancé à la récréation peut faire beaucoup de peine. Mais une parole blessante, à elle seule, ne suffit pas à parler de harcèlement.
Dans le harcèlement, nous retrouvons plusieurs éléments : des micro-agressions (moquerie, rumeur, exclusion…) qui se répètent, un rapport de forces devenu disproportionné et un enfant qui, dans cette situation, ne parvient plus à se défendre.
Pourquoi ? Parce que c’est très difficile, voire impossible, de se défendre quand on est seul face à plusieurs…
Cela peut commencer par presque rien : un surnom, une plaisanterie, une remarque sur un vêtement. Quelqu’un rit. Puis un autre. La plaisanterie est reprise. Une rumeur circule. Certains participent, d’autres regardent, d’autres encore s’éloignent pour ne pas devenir eux-mêmes la prochaine cible.
Progressivement, d’un côté il y a le groupe. De l’autre, un enfant de plus en plus isolé, qui a souvent déjà essayé différentes choses pour faire cesser la situation sans y parvenir.
Voilà pourquoi « Défends-toi ! », « Ignore-les ! » ou « Réponds-leur ! » ne suffisent pas.
Le problème n’est pas simplement qu’il manque de répartie. Il est seul face à une dynamique de groupe.
Et lorsqu’un enfant est réellement harcelé, il ne nous le dit pas forcément
Je peux vous le dire à la fois comme professionnelle… et comme mère.
Je travaille depuis des années autour du harcèlement scolaire. J’accompagne des enfants, des adolescents et leurs parents. Je forme des professionnels sur ces questions.
Et pourtant, l’un de mes propres enfants a été harcelé sans que je comprenne ce qui était en train de se passer.
Cet enfant ne m’en parlait pas.
Avec le recul, je sais qu’il y avait sans doute des signes que je n’ai pas su décrypter. Mais à la maison, il allait bien.
La maison était justement l’endroit où ma fille se sentait bien, aimée, entourée. Elle pouvait y rire, parler, vivre normalement. Je n’avais donc pas devant moi un enfant manifestement malheureux.
Et c’est important à savoir : un enfant harcelé peut sembler gai et parfaitement bien à la maison.
Alors, si vous découvrez tardivement ce que vit votre enfant, essayez de ne pas transformer immédiatement cette découverte en procès contre vous-même ou contre lui : « Comment ai-je pu ne rien voir ? » ni « pourquoi n’as-tu rien dit ? »
La question la plus utile est désormais : « Maintenant que je le sais, comment puis-je l’aider ? »
Pourquoi ne nous dit-il rien ?
Son silence ne signifie pas nécessairement qu’il ne nous fait pas confiance.
Il peut avoir honte. Il peut espérer que cela va s’arrêter tout seul. Il peut ne pas avoir compris lui-même qu’il est pris dans un phénomène de harcèlement. Il peut finir par penser que le problème vient de lui.
Il peut aussi vouloir nous protéger.
Il ne veut pas nous inquiéter. Il voit peut-être que nous sommes déjà fatigués, préoccupés ou fragilisés. Il ne veut pas être la cause de notre tristesse, de notre angoisse ou de notre culpabilité. Il ne veut pas voir sa mère s’effondrer ou son père se demander ce qu’il a raté.
Certains enfants deviennent ainsi, sans que nous nous en rendions compte, les protecteurs de leurs propres parents.
Et puis il y a la peur de notre réaction.
Que nous téléphonions immédiatement à l’établissement. Que nous appelions les parents des autres élèves. Que nous exigions des sanctions. Que tout le monde sache qu’il a parlé. Et que le lendemain, sa situation soit encore plus difficile.
Un enfant peut donc nous aimer, nous faire confiance… et malgré tout se taire.
Avant même qu’il y ait un problème : de quoi parlons-nous avec nos enfants ?
Nous ne pouvons pas obliger un enfant à se confier. En revanche, nous pouvons nous demander quelle place nous donnons, au quotidien, à sa parole.
« Tu as eu combien ? »
« Tu as fait tes devoirs ? »
« Range ta chambre. »
« Pose ton téléphone. »
« À quelle heure tu rentres ? »
Bien sûr que nous devons parler de tout cela. Nous sommes leurs parents, pas leurs copains.
Mais si l’essentiel de nos échanges concerne l’école, les résultats, les règles et ce qui ne va pas, quand apprenons-nous à connaître le reste de leur monde ?
Leur musique. Leurs amis. Leur sport. La série qu’ils regardent. Le jeu vidéo qui les passionne. Cette histoire interminable qui s’est passée à midi et dont nous ne comprenons même pas pourquoi elle les fait autant rire.
Pourquoi ne pas décider, par exemple, que certains repas seront sans que l’on évoque notes et devoirs ?
Et surtout, essayons parfois d’écouter sans transformer immédiatement ce qu’ils racontent en interrogatoire, en conseil ou en leçon éducative.
Parce que s’ils ne prennent jamais l’habitude de nous parler lorsqu’ils vont bien, comment voulons-nous qu’ils viennent spontanément nous parler lorsqu’ils vont mal ?
Ce sont ces petites conversations, apparemment sans importance, qui construisent le lien. Et peut-être qu’un soir, au milieu d’une conversation banale, viendra :
« Au fait, il y a un truc que je ne t’ai pas dit… »
Des signes à observer, pas à transformer en preuves
Même avec une relation solide, un enfant peut ne rien dire.
Il n’existe pas de « symptôme du harcèlement ». Un enfant victime peut continuer à rire à la maison. À l’inverse, un enfant qui dort mal, a mal au ventre ou devient irritable peut traverser mille autres difficultés.
Ce qui peut nous alerter, c’est plutôt un changement : des maux de ventre qui reviennent le dimanche soir ou à la fin des vacances, un sommeil qui se dégrade, des affaires régulièrement perdues ou abîmées, un refus soudain de la cantine, un enfant jusque-là autonome qui demande à être accompagné, des notes qui changent brutalement, des passages répétés à l’infirmerie, un changement de caractère…
Pris séparément, ces éléments ne prouvent rien.
Mais ils peuvent nous inviter à ouvrir une porte :
« Je trouve que tu as changé ces derniers temps. J’ai l’impression que quelque chose est difficile pour toi. Je peux me tromper. Mais si tu veux m’en parler, je suis là. »
Puis laisser cette porte ouverte. Sans exiger une réponse.
Et le jour où il parle ?
Notre premier mouvement risque d’être exactement celui qu’il redoutait : agir.
Téléphoner. Dénoncer. Exiger une sanction. Protéger notre enfant, maintenant, tout de suite.
Je connais cette réaction. Je suis passée par là.
Mais, sauf urgence ou danger immédiat, ce n’est probablement pas le meilleur moment pour prendre une décision.
Commençons peut-être par :
« Merci de me l’avoir dit. »
Puis :
« Je vais réfléchir avec toi à ce que nous pouvons faire. Je ne vais pas agir derrière ton dos. Nous en reparlerons ensemble avant de décider. »
Votre enfant vient peut-être de prendre un risque immense à ses yeux en parlant. Préservons la confiance qu’il vient de nous accorder.
Quelques secondes de Vittoz… pour le parent
C’est peut-être nous qui avons alors besoin d’un outil.
En méthode Vittoz, nous travaillons notamment la réceptivité : revenir quelques instants à ce que nos sens reçoivent réellement.
Sentir nos pieds posés sur le sol. Regarder réellement ce qui nous entoure. Écouter quelques secondes les bruits présents. Prendre conscience de notre respiration, telle qu’elle est, maintenant.
Cela ne résout évidemment pas le harcèlement.
Cela nous aide simplement à ne pas laisser notre peur ou notre colère décider à notre place.
Puis vient le choix :
« Qu’est-ce que je vais faire ? Quand ? Avec qui ? Et surtout : qu’est-ce qui aidera réellement mon enfant ? »
Nous passons alors de la réaction immédiate à un acte choisi.
« Ce qui t’arrive ne dit rien de ta valeur »
Ces dernières semaines, nous avons parlé d’estime de soi. Or le harcèlement vient précisément attaquer le regard que l’enfant porte sur lui-même.
À force d’être rejeté, moqué ou humilié, il peut finir par regarder sa propre personne avec les yeux du groupe :
« S’ils sont tous à penser cela de moi, c’est peut-être que c’est vrai. »
C’est là que notre regard de parent peut redevenir un appui.
Pas en lui répétant : « Mais non, tu es formidable ! »
Mais en lui rappelant quelque chose de plus fondamental :
« Ce qui t’arrive ne dit rien de ta valeur. »
Notre enfant ne vaut ni plus ni moins selon le nombre de copains qui l’entourent, ses résultats scolaires ou le regard que porte aujourd’hui un groupe sur lui.
Sa dignité demeure.
Et il a besoin de retrouver ce que le harcèlement peut finir par lui faire perdre : l’espérance qu’une issue existe.
Alors peut-être que nos premières paroles peuvent tenir en quelques phrases :
« Je te crois. »
« Merci de me l’avoir dit. »
« Ce qui t’arrive n’est pas normal. »
« Ce qui t’arrive ne dit rien de ta valeur. »
« Tu n’es plus seul. Nous allons chercher avec toi une solution. »
Parce que face à un phénomène qui l’a progressivement isolé, la première chose que nous pouvons rendre à notre enfant, c’est précisément cela : ne plus être seul.
